Est-il possible de débarrasser les policiers de leurs préjugés ?

Les forces de police et de nombreuses autres institutions se tournent vers la formation aux préjugés implicites pour aider leur personnel à reconnaître quand ils s’appuient sur des préjugés et des stéréotypes racistes pour motiver leurs décisions. Mais cela fonctionne-t-il vraiment ?

La mort de George Floyd, tué par des policiers à Minneapolis il y a trois mois et les tirs sur Jacob Blake par la police du Wisconsin ont conduit les États-Unis à une période de réflexion. Alors que des milliers de personnes ont défilé dans les rues pour protester contre l’inégalité raciale, beaucoup d’autres ont également été forcées d’interroger leur niveau de préjugés.

Alors que certains pensent que le racisme se limite aux préjugés manifestes, il existe un autre élément crucial qui affecte nos décisions et nos comportements envers les autres : les préjugés implicites.

Un préjugé implicite est toute idée préconçue qui s’est formée à notre insu, et qui peut souvent contredire nos croyances et nos comportements explicites. En général, ils sont le résultat d’expériences personnelles, d’attitudes que nous adoptons au fur et à mesure que nous grandissons, et ce à quoi nous sommes exposés en société et dans la culture ambiante – y compris les livres que nous lisons, ca que nous regardons à la télévision et les informations que nous suivons.

De nombreux services de police aux États-Unis ont mis en place des programmes visant à lutter contre les préjugés implicites afin de tenter d’éradiquer le racisme dans leurs rangs.

C’est une approche intéressante – les forces de police sont confrontées à de nombreux défis lorsqu’il s’agit de lutter contre le racisme parmi leurs agents. Des lobbys puissants et certaines des lois peuvent protéger les agents de police en cas d’enquêtes lorsqu’ils commettent des fautes professionnelles, tandis que les agents qui ont été licenciés ou qui ont démissionné pour faute sont souvent réembauchés par d’autres unités de maintien de l’ordre qui peuvent ne pas connaître leur parcours professionnel.

La gestion de ces problèmes systémiques nécessite souvent des changements structurels et institutionnels majeurs, tandis que former des individus à reconnaitre leurs propres préjugés inconscients peut sembler relativement facile à mettre en œuvr

Les services de police ne sont pas non plus les seuls à espérer que la lutte contre les préjugés inconscients puisse changer la donne. Les multinationales comme Starbucks ont rendu obligatoire une formation sur les préjugés implicites après des incidents racistes impliquant leurs employés, et la BBC a rendu obligatoire pour son personnel un cours sur les préjugés inconscients.

La mort de George Floyd, lors de son arrestation par des officiers de police, a suscité de nombreuses protestations aux États-Unis et dans le monde entier.
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Si s’agenouiller sur le cou d’un homme jusqu’à ce qu’il cesse de respirer est un acte extrême, les préjugés implicites peuvent conduire à de nombreuses formes de discrimination, et ceux qui les commettent peuvent souvent ne pas s’en rendre compte. Ils peuvent affecter le comportement de tous les membres d’une société – et pas seulement des policiers – les uns envers les autres.

Mais les preuves de l’efficacité de la formation aux préjugés implicites sont mitigées.

Est-il vraiment possible de réduire des préjugés dont nous avons à peine conscience ? Et pouvons-nous vraiment espérer nous en débarrasser complètement ?

La première étape consiste à reconnaître que vous avez des préjugés au départ. La tâche d’association implicite (IAT) mesure les préjugés implicites. J’ai rencontré l’IAT pour la première fois en 2004 en tant qu’assistant de recherche de premier cycle dans un laboratoire de cognition sociale à l’Université de Californie, à Davis. Développé au milieu des années 1990, il s’agit essentiellement d’un jeu de catégorisation, dans lequel une série de mots et/ou d’images s’affichent sur un écran et doivent être triés le plus rapidement possible. Dans le cas d’un IAT de préjugés raciaux, vous pouvez voir une série de mots mélangés qui ont des connotations positives ou négatives, mélangés à une série de visages noirs ou blancs. Les erreurs et le temps passé pour accomplir la tâche sont surveillés.

Starbucks forme ses employés contre le racisme

Si vous êtes comme de nombreux Américains (toutes races confondues), vous aurez probablement tendance à catégoriser les visages blancs avec des mots positifs et les visages noirs avec des mots connotés négativement.

En 1998, l’université de Harvard a mis le test en ligne dans le cadre des recherches qu’elle mène pour Project Implicit. Jusqu’à présent, plus de 25 millions de personnes ont essayé leur IAT dans cette université. Calvin Lai, directeur de recherche à Project Implicit, affirme que la participation a « augmenté de façon spectaculaire avec la résurgence du mouvement Black Lives Matter ».

Passer le test peut être une expérience révélatrice. Même si nous ne nous considérons pas comme ayant des préjugés, notre comportement, traqué à la milliseconde près, dit généralement le contraire. Selon Lai, les données de 2007 à 2015 montrent que 73 % des Blancs, 34 % des Noirs et 64 % des personnes d’autres races ont un préjugé favorable aux Blancs et défavorable aux Noirs. Cela est si répandu que même des enfants de quatre ans, toutes races confondues, ont un préjugé positif en faveur des blancs.

Dans l’évolution de l’homme, les préjugés implicites ont pu nous aider à évaluer les autres personnes, des animaux ou des situations afin que nous puissions décider rapidement de nous battre ou de nous enfuir. Aujourd’hui, cependant, ils peuvent nous conduire à la discrimination – ou pire.

Kamala Harris au centre
Image captionLes débats autour de la race et du maintien de l’ordre seront probablement des questions clés lors des prochaines élections présidentielles américaine, des personnalités politiques comme Kamala Harris appelant à une réforme de la police.

Ces idées profondément enracinées par nature peuvent être particulièrement difficiles à surmonter.

« Les recherches montrent qu’il est facile de changer d’attitude pendant une courte période, peut-être quelques heures, mais qu’il est difficile de le faire pendant plus d’une journée », explique Jeffrey Sherman, un psychologue qui dirigeait le laboratoire où je travaillais à l’université de Californie, à Davis.

Pourtant, des études indiquent certaines stratégies qui pourraient être efficaces.

Dans une étude réalisée en 2012, les participants ont pris conscience de leur préjugés en passant un test d’évaluation de leur IAT avant de visionner une présentation qui traitait de leur niveau de partialité, de la manière dont les préjugés implicites peuvent conduire à la discrimination et des conséquences négatives pour les minorités. Ils ont ensuite pris connaissance des stratégies cognitives permettant de réduire les préjugés. Deux mois plus tard, les participants ont obtenu des résultats plus faibles au test d’évaluation de l’IAT et ont indiqué qu’ils étaient plus préoccupés par les préjugés et conscients de leur impact sur leur propre comportement.

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Parmi les stratégies utilisées pour réduire les préjugés, on trouve des exercices visant à l’individuation, qui permet de tester une hypothèse que l’on peut communément émettre à propos d’une personne.

Patricia Devine, psychologue à l’université du Wisconsin-Madison qui a mené l’étude, présente une situation dans laquelle un jeune homme noir de grande taille marche sur un campus universitaire. « Un étudiant pourrait supposer qu’il fait partie de l’équipe de basket-ball », dit-elle. Dans cette situation, Devine suggère que si les gens vérifient l’hypothèse, ils réaliseront probablement cette idée repose uniquement sur un stéréotype.

Selon Mme. Devine, une autre approche peut consister à contrer ou à remplacer les stéréotypes. Mais combattre les stéréotypes n’est pas facile. Une recherche qui sera publiée en fin d’année par Devine et ses collègues Xizhou Xie et William Cox, montre que les rencontres qui contredisent des stéréotypes bien ancrés pèsent moins lourd dans notre esprit. « Nous avons constaté que pour chaque personne qui confirme un préjugé, il en faut trois pour déconfirmer un stéréotype afin de l’équilibrer », explique M. Cox.

Pour revenir à notre exemple, cela signifie que l’étudiant devrait rencontrer plus de trois noirs de grande taille non basketteurs pour chaque joueur de basket noir qu’il rencontre afin de réduire ses préjugés.

Devine n’est pas sûre que nous puissions jamais nous débarrasser complètement de nos préjugés. Elle et d’autres experts pensent qu’une meilleure approche pourrait consister à utiliser les stratégies pour mieux gérer notre comportement.

Manifestation Black Lives Matter.
Image captionTout le monde est porteur de préjugés inconscients qui s’accumulent au cours de notre vie à cause des gens qui nous entourent, des livres que nous lisons et de ce que nous regardons à la télévision.

Dans un suivi de leur étude de 2012 réalisé en 2017, elle et ses collègues ont constaté que les étudiants qui avaient suivi la formation sur les préjugés qu’ils avaient développée avaient le même niveau de préjugé sur l’IAT que ceux qui n’avaient pas suivi cette sensibilisation – les préjugés des deux groupes ont diminué. Mais ils ont constaté que les étudiants qui avaient suivi la formation étaient plus susceptibles par exemple d’affirmer publiquement leur désaccord sur les réseaux sociaux au sujet de l’éditorial d’un journal en ligne en faveur des stéréotypes raciaux, deux ans plus tard.

Ainsi, bien que le score des étudiants au test d’évaluation n’ait pas semblé changer, leur comportement à long terme a changé, peut-être parce qu’ils étaient plus motivés pour reconnaître et contester les préjugés, affirment Devine et son équipe.

« Je ne sais pas si nous pourrons un jour nous débarrasser de ces associations sous-jacentes, mais nous pouvons diminuer leur importance dans notre réflexion », dit Devine. « Nous pouvons apprendre à reconnaître les façons dont les (préjugés) nous mènent à des conclusions inappropriées ou injustifiées, et refléter beaucoup plus nos intentions et nos valeurs ».

Devine et ses collègues ont également montré que des interventions mettant l’accent sur les préjugés sexistes ont conduit à l’augmentation du recrutement de femmes dans les départements de sciences, de technologie, d’ingénierie, de mathématiques et de médecine de l’université du Wisconsin-Madison. Alors que le pourcentage de femmes embauchées dans les départements où la formation anti-préjugés n’a pas été dispensée est resté autour de 32 %, les départements qui ont reçu la formation ont vu la proportion de femmes embauchées passer à 47 % au cours des deux années suivantes.

Mais ce type de formation peut-il être efficace dans l’environnement très conflictuel de l’application de la loi et de la justice pénale ?

Une série d’expériences menées à l’université de Stanford a révélé que le fait d’inculquer à 61 policiers d’une unité basée dans une ville non identifié aux États-Unis des mots liés à la criminalité comme « violent », « crime », « arrêter », « enquêter », « arrêter » et « tirer » augmentait leur attention visuelle sur les visages noirs plutôt que sur les visages blancs.

Les policiers ont également été invités à regarder des photos de visages noirs et blancs qui, leur a-t-on dit, pourraient être des criminels (il s’agissait en fait de photos d’employés de l’université de Stanford). On leur a demandé de juger lesquels « avaient l’air de criminels ». Non seulement les policiers ont jugé que plus de visages noirs étaient des criminels, mais les visages qui étaient jugés plus « stéréotypés noirs » – ce qui incluait le fait d’avoir la peau plus foncée – ont été considérés comme plus criminels que ceux jugés « moins noirs ». « Les visages noirs semblaient plus criminels aux yeux des policiers – plus ils étaient noirs, plus ils étaient criminels », écrivent les auteurs.

Les résultats ne sont qu’un échantillon relativement restreint de policiers d’un seul service de police, et il faut donc veiller à ne pas généraliser les résultats à l’ensemble des forces de police.

Manifestation contre la mort de George Floyd.
Image captionLes tensions raciales ont éclaté dans les rues de Minneapolis suite à la mort de George Floyd.

Mais d’autres recherches menées par Jennifer Eberhardt, psychologue à l’université de Stanford, ont également montré que plus un accusé est perçu comme étant « stéréotypiquement noir », plus il a de chances d’être déclaré coupable et condamné à la peine capitale. Le fait d’inciter les policiers à penser à capturer, à arrêter ou à tirer sur les personnes concernées amène également leurs yeux à se fixer sur des visages noirs.

On continue à étudier les facteurs de préjugés raciaux implicites dans les décisions prises par les policiers lorsqu’ils choisissent de recourir à la force létale. Certaines simulations ont révélé que les policiers sont plus susceptibles de tirer par erreur sur des Noirs non armés, tandis que d’autres ont montré que les policiers hésitent davantage à tirer sur des suspects noirs armés que sur des suspects blancs armés.

Les simulations sont toutefois différentes de la réalité. Et les analyses des données du monde réel ont révélé des préjugés à l’encontre des minorités. Une étude portant sur les 991 cas de personnes tuées par la police aux États-Unis en 2015, par exemple, a révélé que les Noirs avaient deux fois plus de chances que les Blancs de ne pas être armés lorsqu’ils étaient tués par la police. « Il semble que… les policiers percevaient inconsciemment les civils issus des minorités comme une plus grande menace », écrivent les auteurs.

Mais les chercheurs affirment qu’il serait erroné de conclure que les policiers ont plus de préjugés que la moyenne de la population.

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