Edition : « Continents noirs » en quête de lettres de noblesse

LE RENDEZ-VOUS IDÉES. La collection de Gallimard dévolue aux littératures d’Afrique subsaharienne fête cette année ses 20 ans.

Nathacha Appanah, Ananda Devi, Abdourahman Waberi, Scholastique Mukasonga, Sami Tchak, Henri Lopes, Mongo Beti, Tchicaya U Tam’si… En deux décennies, le directeur de la collection « Continents noirs » de Gallimard, Jean-Noël Schifano, peut s’enorgueillir d’avoir publié des auteurs africains de renom, et même quelques-unes des plumes francophones les plus importantes du continent. Si tous ne sont pas restés fidèles à la collection qui fête cette année son 20e anniversaire, c’est que depuis ses débuts, elle peine à conquérir ses lettres de noblesse.

Créée en 2000 après un voyage au Gabon d’Antoine Gallimard et Jean-Noël Schifano, « Continents noirs » a fait couler beaucoup d’encre, non pas tant pour les écrits qu’elle a publiés que pour le nom qu’elle porte. A l’époque, Présence africaine, vénérable maison fondée en 1949 par l’un des chantres de la négritude, Alioune Diop, est en perte de vitesse. Ses vingt premières années, elle avait pourtant publié un quart de la production française des auteurs africains francophones.Lire aussi  Littérature : Anne-Sophie Stefanini ranime la mémoire des luttes au Cameroun

Certains éditeurs généralistes avaient fait le choix de publier les romanciers africains dans les mêmes collections que les écrivains français, à l’image du Seuil, qui a remporté trois prix Renaudot avec Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma (2000), Mémoires de porc-épic, d’Alain Mabanckou (2006), et Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo (2008). D’autres avaient déjà opté pour des collections dédiées, comme Actes Sud et ses « Lettres africaines », avec Bernard Magnier aux manettes.

Perçue comme un ghetto

Ce qui choque, en 2000, ce n’est pas que Gallimard fasse de même, mais l’emploi de l’adjectif « noir ». Nombreux sont ceux qui y voient une essentialisation, pour ne pas dire une racialisation, de la littérature. Il faut dire que pour Jean-Noël Schifano, l’Afrique se réduit à sa part subsaharienne et à ses diasporas, le Maghreb n’ayant pas sa place dans sa collection. Avec sa maquette dédiée, elle est vite perçue comme un ghetto pour écrivains subsahariens qui peineraient à accéder à la prestigieuse collection « Blanche » de la maison-mère.

Raison pour laquelle Sami Tchak, qui a publié ses trois premiers romans chez « Continents noirs », a rejoint les éditions Mercure de France en 2008. « J’en avais marre de devoir toujours répondre aux mêmes critiques qui étaient faites à cette collection et qui finissaient par effacer le travail des écrivains et la qualité des œuvres. Même au sein de Gallimard, certaines personnes la perçoivent comme un sous-produit. Mais je dois reconnaître que mes livres chez “Continents noirs” ont eu plus de visibilité que tous mes livres au Mercure de France », confie le Togolais, qui, en ce début d’année, revient chez son premier éditeur pour Les Fables du moineau.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Faux dico, vrai manifeste : Mabanckou et Waberi redéfinissent l’Afrique

En vingt ans, la collection est néanmoins parvenue à asseoir sa réputation, avec près de 120 titres de 51 auteurs, soit en moyenne six livres par an. La reconnaissance du milieu germanopratin est venue notamment avec le prix Renaudot décerné en 2012 à Notre-Dame du Nil, de Scholastique Mukasonga (dont l’adaptation au cinéma par Atiq Rahimi sortira le 5 février). L’écrivaine rwandaise s’est ensuite empressée de rejoindre la collection « Blanche », tout comme la Franco-Sénégalaise Sylvie Kandé ou les Mauriciennes Ananda Devi et Nathacha Appanah – cette dernière étant aujourd’hui membre du comité de lecture de Gallimard.

Senghor dans la Pléiade ?

Jean-Noël Schifano se souvient : « Il y a vingt ans, il y avait encore une grande défiance envers la littérature africaine. Quand j’ai réédité la traduction faite par Raymond Queneau [en 1953] de L’Ivrogne dans la brousse, d’Amos Tutuola, on disait que l’auteur était Queneau lui-même car un Nègre ne pouvait pas avoir écrit ça ! En 2012, Frédéric Beigbeder, juré du Renaudot, a avoué ne pas avoir lu Scholastique Mukasonga et découvrait alors tout l’univers de la littérature africaine. Aujourd’hui, les critiques sont plus réactifs, les articles paraissent plus vite, les libraires sont intéressés et le public aussi. On vend plus et plus vite. La Rose dans le bus jaune, le livre d’Eugène Ebodé sur Rosa Parks [publié en 2013], s’est écoulé à environ 10 000 exemplaires dans la collection “Continents noirs” et autant en Folio. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Il faut rendre son indépendance à la littérature africaine »

Désirant faire « un grand fleuve africain de fétiches de papier », Jean-Noël Schifano s’est fixé trois objectifs : faire découvrir de nouvelles plumes ; « récupérer les auteurs qui errent d’éditeur en éditeur », comme Henri Lopes, Gaston-Paul Effa ou Eugène Ebodé ; et, enfin, « publier les racines de la littérature africaine » que sont Mongo Beti ou Tchicaya U Tam’si…

« Aujourd’hui, constate Schifano, il y a chez les auteurs un désir d’afro-ascendance : ils vont à la sève des origines, des mythes, des contes, des fables, et nous offrent quelque chose de nouveau. Ces littératures qu’on situait à la périphérie des grandes littératures occidentales vont, en fait, bien au-delà de ces dernières et d’un modèle blanc. Ce sont des pointes de diamant de l’universel. » Son rêve ? « Voir la trinité de la négritude, Senghor, Césaire et Damas, dans la Pléiade », la collection de prestige de Gallimard.

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richard fopa
Author: richard fopa

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