« Le Conseil d’Etat vient d’envoyer un message critique sur la gestion des supporteurs de football en France »

Avec la suspension d’une interdiction de déplacement, ce week-end, le Conseil d’Etat envoie un message critique quant à la gestion des supporteurs en France, écrit notre chroniqueur Jérôme Latta.

Chronique. Samedi 18 janvier, 3 500 supporteurs du Borussia Dortmund ont pu assister au triplé du prodige norvégien Erling Haaland, 19 ans, tout juste recruté auprès du RB Salzbourg. De quoi rentabiliser leur périple à Augsburg, à près de 600 kilomètres de leurs bases.

L’événement équivalent dans le football français aurait dû être, le même jour, le match exceptionnel de Rayan Cherki, pépite lyonnaise de 16 ans, à Nantes. On retiendra plutôt le fait qu’une quinzaine de supporteurs nancéens ont finalement pu voir leur équipe perdre en Coupe de France à Belfort (3-1), à deux heures de route de la place Stanislas.

Une route qu’ils n’ont prise qu’en nombre réduit et à la dernière minute, grâce à la suspension, par le Conseil d’Etat le matin même, de l’interdiction de déplacement décidée le 15 janvier par le préfet du Territoire de Belfort – et confirmée le 17 par le tribunal administratif de Besançon.

Motifs fantaisistes et risques imaginaires

En supportant les supporteurs, le Conseil d’Etat pourrait faire jurisprudence. C’est en tout cas une première pour un arrêté de ce genre, devenu si courant – plus d’une centaine d’interdictions et restrictions la saison dernière.

Le juge des référés du Conseil a donné raison aux plaignants, représentés par l’Association nationale des supporters (ANS), qui considéraient que l’arrêté portait « une atteinte grave et manifestement illégale [à leurs] intérêts ».

Asso.Nat.Supporters@A_N_Supporters · 18 janv. 2020

Nous étions en audience au Conseil d’Etat ce matin pour se battre pour les droits des supporters de Nancy, honteusement interdits de déplacement à Belfort.

Asso.Nat.Supporters@A_N_Supporters

Un immense merci au Conseil d’Etat qui annule l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Besançon et qui enjoint au Préfet de Belfort de laisser les 50 supporters de Nancy munis de billets d’accéder au stade, porter leurs couleurs et chanter pour leur club.20312:16 – 18 janv. 2020Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité83 personnes parlent à ce sujet

Les interdictions administratives de déplacement, introduites en 2011 par la loi Loppsi 2 (loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure), avaient vocation à rester exceptionnelles et être justifiées par des risques réels de « trouble inacceptable à l’ordre public ».

Elles sont devenues « une solution de facilité pour certaines préfectures », constate le sociologue Nicolas Hourcade, cité par L’Equipe. Certains préfets ne s’embarrassent même plus des apparences, avec des arrêtés invoquant des motifs fantaisistes et des risques imaginaires, souvent publiés au dernier moment.

Le 4 janvier, 150 supporteurs nantais ont découvert, en arrivant à Bayonne, que le centre-ville leur était interdit malgré l’absence d’arrêté préfectoral. Devant être parqués dans le stade jusqu’au coup d’envoi, ils ont préféré faire demi-tour avec leurs cars… encadrés par des fourgons de CRS qui bloquaient aussi les sorties d’autoroute.

Sous-citoyens

Jugée liberticide, cette politique a suscité des actions de désobéissance civile de la part de groupes de supporteurs. En février 2018, des ultras bordelais s’étaient par exemple introduits dans le stade de la Meinau, à Strasbourg, avec la complicité des supporteurs locaux, avant d’en être expulsés.

Mais braver les interdictions expose à un autre volet de cette politique. Le 21 décembre, un convoi de cars nîmois à destination de Marseille a été reconduit sur le parking du stade des Costières, où les attendait une intervention policière, au milieu de familles, manifestement disproportionnée.

Déjà victimes de la commission de discipline de la Ligue, adepte des sanctions collectives (« parcages visiteurs » fermés, huis clos partiels ou totaux), frappés par les interdictions administratives de stade, les supporteurs de football sont devenus une catégorie de citoyens dont il est possible de restreindre les libertés fondamentales.

Alors que le dialogue progresse avec la Ligue, ces expédients apparaissent de moins en moins justifiables. Un premier tournant avait été pris le 18 novembre 2019 avec une circulaire du ministère de l’intérieur demandant aux préfets de limiter et de justifier les arrêtés.

Loin du modèle allemand

Le Conseil d’Etat souligne ainsi que le préfet de Belfort n’a pas respecté l’obligation, formalisée par cette circulaire, d’organiser une réunion de sécurité au moins trois semaines avant la rencontre. Le message aux préfets et aux juges administratifs est fort, le signal est positif, mais une inflexion réelle reste hypothétique.

En attendant, la politique de la tension a des résultats désastreux. Elle multiplie les risques d’incidents, oblige à un déploiement de moyens disproportionnés, prive de droits des milliers de citoyens, donne une image déplorable et affecte les affaires de la Ligue 1.

On invoque souvent le modèle allemand, en France, tout en évitant de s’en inspirer. Autrefois confrontée à un hooliganisme d’ampleur, l’Allemagne a privilégié des dispositifs de concertation et d’encadrement. Les pouvoirs publics ont assumé la gestion de dizaines de milliers de personnes en déplacement chaque week-end.

Les incidents sont devenus marginaux, et le pays détient le record européen de fréquentation des stades. Heureux supporteurs du Borussia, qui ont pu voir Haaland plier le match à Augsburg.

Jérôme Latta

Gervais TATSA
Author: Gervais TATSA

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