« Silence… action ! » : quand les professeurs ivoiriens reprennent les cours face caméra

Prise vidéo au Lycée classique d’Abidjan, le 10 avril 2020. Youenn Gourlay

L’école africaine à l’heure du coronavirus (2). Depuis le 9 avril, une centaine d’enseignants choisis sur casting enregistrent les programmes scolaires pour la télévision. Un exercice pas forcément évident.

Troisième prise. Jean-Paul Assé se repositionne, tourne la tête vers l’objectif et fronce les sourcils. « On reprend… Silence, action ! », lance le réalisateur-cadreur à l’instituteur de CM2 qui débite une nouvelle fois son texte en mode automatique. « Bonjour, je suis Monsieur Assé, ce matin nous allons aborder le calcul du périmètre des figures planes », annonce-t-il… face à des pupitres vides.Présentation de notre série L’école africaine à l’heure du coronavirus

Quelques jours après la fermeture des écoles ivoiriennes, décrétée mi-mars, les salles de classe du Lycée classique d’Abidjan, principal lieu d’enregistrement du télé-enseignement pour le pays, se sont transformées en plateaux de cinéma : drap vert pour le tableau, projecteurs, prompteurs, caméra et professeurs choisis lors d’un casting. Il n’en fallait pas moins pour ce pays de 25 millions d’habitants qui compte 7 millions d’élèves du primaire à la fin du lycée. Si les cours à distance ciblent pour l’heure les classes à examen, CM2, troisième et terminale, ils devraient bientôt être étendus aux autres niveaux.

« Les enseignants ont été présélectionnés en fonction de leurs notes aux évaluations pédagogiques et de leur motivation. Ensuite nous les avons testés et comparés pour choisir ceux qui sortaient du lot », explique Patrice Nanzouan Silué, directeur de la pédagogie et de la formation continueau ministère de l’éducation.

« Toute la Côte d’Ivoire me regarde »

A l’incessant brouhaha du grand établissement abidjanais, où se croisent habituellement plus de 5 000 élèves, se sont substituées les voix solitaires des enseignants résonnant dans les salles désertes. Quatre équipes de tournage au total enregistrent les professeurs sur chaque séance, afin d’inclure le cours, les exercices à faire et les corrections. L’enjeu étant d’avancer les programmes scolaires de chaque année d’étude.Episode 1 Au Maroc, le coronavirus fait exploser la facture de l’école à distance

Droits comme des « i », parfois un peu tendus dans leur tenue très apprêtée, chaque enseignant se cherche un rythme naturel pour suivre le prompteur sans oublier l’objectif. « C’était un peu perturbant au début, c’est la première fois que je passe à la télévision et que je fais cours dans une salle vide », concède Jean-Paul Assé. « On est stressés, ce n’est pas tout à fait naturel », surenchérit l’un de ses confrères.

« Monsieur Jean-Paul, vous êtes en train de devenir une vraie vedette », veut pourtant le rassurer Raoul Koné, directeur de cabinet du ministère de l’éducation nationale, à l’origine du projet. Les cours de M. Assé et de ses collègues sont en effet un des programmes phares du moment, retransmis depuis le 9 avril sur les deux premières chaînes publiques ivoiriennes, les deux radios nationales et les réseaux sociaux. « Toute la Côte d’Ivoire me regarde », s’amuse Jean-Paul Assé, quand sa fierté l’emporte sur son stress.

Dans une famille d’Abidjan, le 9 avril 2020.
Dans une famille d’Abidjan, le 9 avril 2020. ISSOUF SANOGO / AFP

Lancé avec les moyens du bord, le télé-enseignement a mis quelque temps à prendre ses marques. « Il y a deux semaines, nous écrivions sur un vrai tableau, mais la lumière était mauvaise, ce n’était pas lisible. Nous sommes débutants, nous entendons les critiques pour nous améliorer », insiste Patrice Nanzouan Silué. Désormais, le drap vert permet d’incruster un tableau blanc, d’habiller le décor et de dynamiser le cours grâce à un montage resserré sur les temps forts. Au risque parfois d’aller un peu vite en explication. « La répétition est une grande vertu pédagogique, il faudra à mon avis repasser certaines capsules pour que les élèves aient le temps de bien comprendre », insiste M. Silué.

Pour permettre les échanges, des cours en direct avec possibilité d’interagir sur la page Facebook sont également prévus. « On rencontre les parents pour les sensibiliser, leur montrer que ces moments de classe ne sont pas des loisirs, que les élèves doivent être actifs » et attentifs, poursuit M. Silué. L’administration, elle, veut « rapidement mesurer l’impact de ces cours à distance », M. Koné craignant que de trop nombreux élèves n’aient les moyens matériels de les suivre et cherchant déjà des réponses à apporter. Certains syndicats enseignants redoutent eux aussi que le fossé entre les élèves se creuse avec ce système.

Moderniser l’enseignement

En Côte d’Ivoire, le télé-enseignement n’en est pas à son coup essai. En 1970, le pays avait déjà lancé des émissions éducatives animées par des « télémaîtres » et diffusées dans tout le pays pour les élèves du primaire. Si elles ont disparu au début des années 1980 lorsque l’Etat cherchait à réduire ses dépenses, leur retour précipité est perçu comme une chance de moderniser l’enseignement ivoirien.Lire aussi  « Mon héroïne, c’est toi », un livre gratuit en ligne pour aider les enfants à lutter contre le coronavirus

« Grâce à la télé, on va, dès la rentrée prochaine, développer le soutien aux enfants et leur accompagnement à la maison. C’est un outil essentiel que l’on doit penser sur la durée », assure Patrice Nanzouan Silué. Et M. Koné d’ajouter : « Nous avons eu énormément de soutiens et de propositions. Un groupe privé souhaite même créer une chaîne éducative dès la rentrée prochaine », enchaîne Raoul Koné qui se laisse le temps de la réflexion.

Malgré tous ces efforts, « les résultats aux examens seront fatalement plus bas cette année », regrette Raoul Koné qui réfléchit à l’idée de décerner les diplômes sur contrôle continu comme en France. « Mais ces élèves auront forcément du retard dans la classe supérieure. Il va falloir s’adapter », ajoute-t-il. L’un des maîtres-mots de ce temps de crise.

richard fopa
Author: richard fopa

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