booked.net 2019/06/24

« Il faut libérer les administrations d’Afrique de l’éthique du maître »

ENTRETIEN. Pour sortir leurs pays de l’ornière, les gouvernements africains ont besoin d’administrations efficaces. Stéphane Monney Mouandjo, directeur général du Cafrad*, nous en décrit la réalité.

Organisé en marge de la 54e session du conseil d’administration du Centre africain de formation et de recherche administratives pour le développement (Cafrad), le 12e Forum panafricain sur la modernisation de l’administration publique et des institutions de l’État qui avait choisi en juin 2016 comme thème « La dimension culturelle de la gouvernance publique responsable dans la poursuite des objectifs de développement durable » donnait déjà le ton. Plus que jamais, les autorités ont pris conscience de la nécessité de disposer d’une administration qui assure un véritable service pour les populations locales, d’une administration adaptée aux réalités locales, d’une administration inclusive en somme. Au sein de l’organisation intergouvernementale panafricaine de 36 États qu’est le Cafrad, la réflexion est plus que jamais à l’ordre du jour. À Tanger, au Maroc, où il a son siège, l’organisme créé en 1964 avec le soutien de l’Unescopoursuit sa mission de centre panafricain de formation et de recherche pour l’amélioration des systèmes d’administration publique et de gouvernance du continent. À la veille de rejoindre à Rabat son nouveau siège, son directeur général, le Camerounais Stéphane Monney Mouandjo, s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Quelle est aujourd’hui la réalité des administrations africaines ?

Stéphane Monney Mouandjo : Je ne connais pas d’administration qui soit à proprement parler « africaine ». Je connais des administrations en Afrique. Si je pouvais cependant aller dans votre sens, je dirais que l’administration en Afrique évolue de façon mitigée. Il y a d’importantes avancées dans certains pays et dans certains domaines, il y a aussi des pratiques et des secteurs entiers qui méritent d’être allégés améliorés et corrigés. L’administration en Afrique change beaucoup. Il faut continuer à l’encourager à être davantage au service des citoyens et plus respectueuses de ceux-ci.

Au regard de l’impact de l’administration dans la gouvernance, quels aménagements vous paraissent nécessaires pour l’adapter aux challenges qui se présentent à l’Afrique ?

Il faut l’alléger, l’alléger et l’alléger encore. Il faut libérer les administrations d’Afrique de l’éthique du maître pour y introduire l’éthique du serviteur et du facilitateur. Il y a encore trop d’embûches par endroit, trop d’obstacles à franchir et trop de procédures qui découragent et qui apparaissent comme des murs infranchissables aux citoyens. Certains ne sont pas indispensables. Il faut donc agir, aussi bien sur le plan juridique et réglementaire, sur le plan éthique et déontologique, que sur le plan culturel.

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Que préconisez-vous pour une meilleure attribution des responsabilités entre l’administration centrale et les administrations locales ?

Je vais vous surprendre par ma réponse. Je suis particulièrement circonspect sur cette question. Nous avons tendance, en Afrique, à adopter les concepts et les stratégies, sans avoir questionné la réalité de nos territoires. Je pense qu’avant de nous intéresser à la décentralisation comme technique de gestion administrative, il faut se poser la question du degré de consolidation de nos États. Je ne suis pas certain que nous nous soyons assez posé cette question. Voilà pourquoi, je pense qu’il faudrait, au préalable, s’assurer du degré consolidation de nos États et de nos institutions, avant de poser la question du mode de répartition des responsabilités. Je pense dès lors qu’il n’y a pas de recette miracle et uniforme. Chaque État doit y aller à son rythme et en fonction de son histoire et de l’évolution de sa culture politique et en fonction de son niveau d’équipement et de développement technologique. Il faut donc y aller méthodiquement et avec responsabilité.

L’émergence africaine appelée de tous leurs vœux par de nombreux chefs d’État ne peut se faire sans un développement des entreprises. Quelles initiatives vous paraissent pouvoir donner aux administrations encore plus de moyens pour accompagner valablement ce mouvement ?

Il faut décloisonner le monde de l’administration du monde de l’entreprise. C’est un impératif. Il faut sortir de ces corporatismes qui tuent les initiatives allant dans le sens de l’amélioration de la vie des citoyens. Nous avons malheureusement encore, dans certains de nos pays, cette étrange compétition, entre le monde de l’entreprise et l’État ou les administrations. C’est une transformation indispensable qu’il convient d’opérer, pour accompagner ce discours et ce mouvement. Il ne devrait donc plus, à mon sens, exister cette bataille absurde entre l’un et l’autre domaine.

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D’aucuns disent qu’il faut adapter la démocratie africaine aux réalités des sociétés du continent. Pensez-vous la même chose en matière d’administration et, si oui, comment faudrait-il s’y prendre ?

Premièrement, je suis très mal à l’aise avec l’idée d’une « démocratie africaine ». C’est encore une de ces expressions culturalistes que je récuse et réprouve à la fois. Je pense qu’il y a une ou des pratiques de la démocratie en Afrique tributaire de l’histoire autant que des histoires singulières de ses pays, comme il y a des pratiques de la démocratie ailleurs dans d’autres espaces dans le monde. Le concept de démocratie n’est la propriété d’aucune culture ni d’aucune aire géographique si tant est qu’elle se veuille être mode d’organisation politique, système de gouvernement ou « valeur universelle ». C’est donc pour moi un truisme que de dire que les pratiques politiques épousent ou traduisent les trajectoires historiques et la ou les cultures des peuples. Voilà pourquoi certaines ont été érigées en systèmes ou modèles dits de référence. Je pense, en effet, que ce qui est vrai pour la politique ou la démocratie, l’est également pour l’administration. C’est pourquoi nous avons mis en place, au Cafrad, ce que nous avons appelé le concept de « gouvernance publique responsable », qui s’appuie sur le primat de la prise en compte des valeurs et principes endogènes et s’ouvre sur l’universalité, en termes d’éthique, de respect de la chose commune ou chose publique et de transmission intergénérationnelle des savoirs et savoir-faire, qui, en Afrique, sont des valeurs consubstantielles à nos cultures profondes et qui, du reste, épousent, heureusement, la plupart des cultures et traditions dans le monde. C’est ce qui explique le diptyque authenticité-universalité de la GPR.

Ministre délégué chargé de la Réforme de l’administration et de la fonction publique du Maroc, pays qui abrite le siège du CAFRAD, Mohamed Ben Abdelkader (à côté de Stépahen Monney Mouandjo) est président du CAFRAD.

© DR

 

Le centre que vous dirigez est à un tournant important du fait de toutes les mutations observées ici et là sur le continent et en raison des challenges que l’Afrique doit relever. Au-delà de l’intérêt nécessaire qu’il doit susciter chez les chefs d’État africains, quels sont les chantiers majeurs qu’il envisage de traiter dans les cinq prochaines années ?

L’un de nos chantiers majeurs est celui de la représentation que l’homme africain se fait de lui-même parfois inconsciemment. Voyez-vous notre continent a été perçu pendant longtemps, comme un espace extérieur au monde. Certains ont donné l’impression qu’il y avait deux planètes-terre, l’une dans laquelle l’Afrique était présente et l’autre où elle n’y est pas. Cette perception ou représentation a été entretenue pendant plusieurs années et s’est finalement installée dans l’inconscient des uns et des autres, comme une réalité, au point où nombre d’Africains ignorent tout ou presque tout d’eux-mêmes et se croient de passage chez eux. Certains ont, à ce titre, parfois donné la curieuse impression qu’un hypothétique ailleurs était leur destination finale. Il me semble, en tout état de cause, que la vraie révolution est là. Elle est dans la reconstruction d’une véritable fierté et dignité de l’homme africain et la fierté de vivre et de bien vivre en Afrique. C’est du devoir des générations d’aujourd’hui et de demain de le faire. Une fois cette étape franchie, il va falloir s’attaquer au renforcement de la consolidation de nos institutions sur des référentiels à la fois endogènes et compatibles les valeurs universelles. Troisièmement, il va falloir renforcer le dialogue et les échanges économiques et commerciaux interafricains. L’Union africaine en a donné le ton à travers la ZLEC. Enfin, il y a les impératifs de sécurité, de formation et d’éducation qui doivent y jouer un rôle capital, grâce et avec le concours d’un leadership visionnaire, ambitieux et éclairé.

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Dans la dynamique panafricaniste qui anime de nombreuses hautes instances africaines comme l’Union africaine, mais aussi la Banque africaine de développement, comment le Cafrad compte-t-il s’organiser et agir ?

Le Cafrad s’inscrit en droite ligne de ce mouvement nécessaire et indispensable. Voilà pourquoi nous croyons à la magie de la réappropriation par les Africains de leurs propres mythes, de leur propre histoire et du discours sur l’Afrique. C’est un travail absolument indispensable sur lequel nous sommes engagés depuis plusieurs années maintenant. C’est une lutte difficile, mais tout aussi, et heureusement d’ailleurs, exaltante malgré les résistances encore présentes et persistantes de quelques reliques à l’épiderme dur. Le Cafrad continuera d’aller dans cette direction, en reconstruisant et en proposant de nouvelles grilles de lecture et d’analyse de l’administration, de la vie politique, ainsi que celle des relations que l’Afrique entretient avec elle-même et avec le reste du monde.

* Centre africain de formation et de recherche administratives pour le développement (Cafrad)

Author: erica

admin

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